ANDRE VILLERS ET LES SAPONE :
UN DEMI-SIECLE DE COMPLICITE

Elle avait douze ans, un visage de madone éclairé par des yeux immenses, superbes. Il était photographe, artiste, visionnaire, forcément attiré par cette force intérieure qui électrisait la beauté des traits. Il a commencé à faire des images, à fixer pour toujours ces instants bénis où se fit la rencontre.
Elle, c’était Aïka, la fille de Michel Sapone, le tailleur italien choisi par Picasso.
Lui, c’était André Villers à qui l’on doit les plus beaux portraits de l’artiste phare du 20ème siècle. Ce jour-là de l’année 1956, dans l’atelier niçois de Michel Sapone, inventeur de lignes et de coupes, styliste avant l’heure, se forgea une amitié vivante et vivace qui dure depuis plus de 50 ans. Amitié très vite partagée par un autre Sapone, Antonio, capitaine de vaisseau et esthète par nature, qui sut séduire la jolie et timide Aïka. Le marin au long cours entra dans la saga familiale et devint tout naturellement l’ami des plus grands artistes de la modernité qui, dans le sillage de Picasso, fréquentaient le tailleur italien.
Peu à peu, Antonio entra en art un peu comme on entre en religion. Avec foi, amour et générosité. Il devint le célèbre galeriste qui exposa à Nice les figures marquantes de notre temps et qui, sur la scène internationale, acquit une renommée fulgurante. Un parcours étonnant sans jamais s’écarter des valeurs essentielles qu’il défend en tant qu’homme et en tant que marchand, au premier rang desquelles l’amitié. Et c’est donc avec une vive émotion que l’on découvre aujourd’hui dans la galerie niçoise du boulevard Victor Hugo les images qui témoignent de cette complicité entre André Villers et la famille Sapone.
Une centaine de clichés en noir et blanc portant la marque unique d’André Villers, l’un des derniers photographes rivé à ses cuves comme un céramiste à son four.
Tel un alchimiste, Villers a l’art de transmuer un portrait en création unique. Il nous confia un jour ses sentiments : « Les relations avec les hommes comptent plus que les images. Grâce à mon appareil j’ai pu passer des moments inoubliables avec des poètes, des peintres, des cinéastes. C’est ça l’irremplaçable ! » Deviner, percer les secrets, le non-dit d’un visage, d’une attitude, d’une posture… Villers ne s’est jamais contenté de reproduire la réalité. Chacun de ses clichés est une création à part entière. Ici, on peut revivre des moments d’intimité que la famille Sapone a partagés avec Hartung, Magnelli, Georges Mathieu, Kijno, Picasso, Jacqueline Picasso, Sonia Delaunay, César, Clavé … Instants de vie, de dialogue, d’échanges le plus souvent à l’aube de créations nouvelles. Villers a suivi le cheminement d’une famille actrice de l’histoire de l’art et a mis en scène les peintres et sculpteurs ayant évolué à ses côtés. Ces images nous plongent dans l’univers frémissant de la création du 20ème siècle.

Nicole LAFFONT

 

André Villers Extraits d’autobiographie

Je suis né en 1930, à Beaucourt petit village du territoire de Belfort, dans l'est de la France. Vers 1900 à cet endroit, les Japy ont implanté des usines dans lesquelles on fabriquait toutes sortes d'ustensiles : casseroles, réveils, moteurs, moulins à café, machines à écrire, etc. Pour faire toutes ces choses il a fallu créer des emplois. Alors les Japy ont construit des cités, autour de leurs châteaux... Des familles de tous les pays sont venues pour travailler, si bien que dans la cité où j'habitais, on pouvait côtoyer des polonais, des tchèques, des italiens, des hongrois, des espagnols, des yougoslaves et bien d'autres, avec quelques familles françaises.
Dans ce village, rien d'extraordinaire ne se passait et le train-train Japy était le quotidien. Peu de distractions. Et comme nous avions très peu d'imagination pour nous en créer... Si pourtant.
Le samedi et le dimanche nous regardions, béats, un des Japy qui, aviateur, faisait des acrobaties sur les cités, survolant ses aliénés... De rares fois, une ombre au sol nous faisait lever la tête, c'était le Zeppelin, énorme saucisse qui, sans bruit, lentement, survolait la campagne.
Vers l'age de dix ans ma grande passion à été pour le football : quelles parties ! Dans la neige, le soir et jusqu'à la nuit, du premier janvier au trente et un décembre, avec pour tout ballon, une boîte de conserve ou des papiers ficelés, quelquefois une balle, et, grand bonheur, aussi, mais rarement, un vrai ballon.
A force de taper dans le ballon et des suites de la guerre et des privations, en 1946, j'ai commencé à tirer la patte... Décalcification osseuse. Plâtre jusqu'au cou, on m'a transporté, début 1947, près de Vallauris, dans le Sud-est de la France. Là, avec le soleil, des greffes et des soins attentifs, j'ai pu réapprendre à marcher... en 1951. Mes premières permissions de sortie furent pour Vallauris, le village le plus proche.
J 'ai passé huit ans dans cet établissement, dont cinq années complètement alité.
En 1947, au sana, ma première grande folie fut pour le jazz, et mes premières émotions furent, sur un phono amplifié, d'entendre Armstrong, Ellington, Parker... Les disques étaient rares et il avait fallu plus de vingt ans pour que nous entendions les enregistrements de King Oliver !
En 1952, marchant à nouveau, j'ai suivi des cours de photographie qui étaient donnés dans le sanatorium ; mes premières images, comme je n'avais pour tout paysage que les murs du sana dans lequel j'étais soigné, ont été des vues « aérodynamiques » du bâtiment, des visages heureux (il n'y a que dans ces endroits où l'on sait rire), visages de décalcifiés hilares, photos en noir et blanc mais dans lesquelles le vert dominait... Succès immédiat ! Donc mauvaises photos, aurai-je tendance à penser aujourd'hui.
L’apparition de la première image dans le bain de révélateur fut pour moi tout un spectacle ! Mon intérêt pour cette vision magique n’a pas cessé, et si je fais des négatifs, si je photographie toujours beaucoup, c’est pour avoir la joie, seul dans le laboratoire, de voir et pour la première fois au monde, le développement et la recréation sur une feuille de papier, de ce que j’ai en quelque sorte volé et mis dans mon appareil quelques instants auparavant, car j’ai toujours hâte, en tremblant, d’ouvrir ma boîte de film après fixage.
1953, en mars, c'est la découverte de la peinture et le premier peintre que je photographie, ce n'est pas rien, c'est Picasso ! Il devait me dire quelques années après : « C'est moi qui t'ai mis au monde ». Après, ce seront les rencontres et les photos de Prévert, Léger, Arp, Chagall, Calder, Hartung, Magnelli, Max Ernst, Dali, et tous les autres, jusqu'à aujourd'hui car la liste n'est pas finie.
Avant ma rencontre avec Picasso, j'avais tâté de la photo et je rêvais de participer à des salons d'expositions photographiques... Pablo ne me détourna nullement de la photo (il avait une très grande considération pour l'art que pratiquaient Capa, Milly, Brassaï et d'autres) mais, moi je sentis l'importance de la peinture et surtout de celle de Picasso qui montrait toutes les faces d'un sujet, corps ou objet. Je me suis trouvé bien auprès des peintres, et des écrivains, et les tentatives des photographes, mis à part quelques-uns, ne me satisfaisaient plus beaucoup car trop de photographes ignorent l'histoire de l'art et ce qu'ils entreprennent n'est que redites ou balbutiements, ils perdent du temps ; ils sauraient mieux utiliser l'appareil en ayant appris l'œuvre des artistes du passé et en côtoyant les créateurs d'aujourd'hui.
Le peintre peut se permettre de déplacer les choses, de les situer là ou il veut ; le photographe, au moment de la prise de vue, assiste, voit et saisit.
Je ne m’intéresse qu’aux créations. Seuls les gens qui modifient m’importent. La nature est assurément splendide et, puisqu’il est question ici de photographie, on peut la reproduire « photographicomécaniquement » avec aisance. J’ai pratiqué ce genre de reproduction, des cartons de négatifs se sont entassés et cela me permet quelquefois d’y trouver un repère, comme des notes que j’aurais prises, mais comme cela seulement. Mon envie est de changer les visages et les choses pour que mon regard intervienne davantage sur la matière. Je coupe des clichés, je crache dessus et les passe dans l’agrandisseur en les saupoudrant de sucre ou de sel selon les jours, l’humeur.
Tous les négatifs que j’utilise ne sont que prétexte ; j’aime reprendre les mêmes pour les remodeler, c’est comme une règle que je me fais.
Je prends des têtes connues et je procède à une sorte de recréation de sujet, j’en fais des mutilés, dans une certaine mesure, des superbes et je les rends anonymes…Restez où vous êtes… gardez vos mains dans la même position, regardez l’objectif… celui du bas, et faites votre photo, votre autoportrait. Encore une. Regardez bien en face. Je suis là, inutile de feindre, de faire comme si vous ne saviez rien de la présence du photographe. Posez, posez… ce sont ces images qui vivent le plus longtemps ! (voir Adget et Nadar).
Mâcher les êtres, les passer dans la machine de l’esprit et régurgiter soi-même, comme un autoportrait, telles est la métamorphose qui s’opère.
Photographier la nature est une chose, apporter à l’image sa réflexion, son interrogation, son imagination, m’importe plus et j’estime que toute œuvre doit passer par une phase consciente. Je défigure, je refigure, je tousse, je crie, je peine et je révèle…
Si je sors, l'appareil est toujours avec moi ; à la maison il est toujours chargé, prêt à photographier quelque ovni, sait-on jamais... Lorsque je sors, si c'est dans la saison  froide de la Côte d'Azur, car on y devient vite très frileux, j'ai le Rolleiflex sous le ciré et je me sens à l'aise.
L'appareil photo,  les négatifs,  les papiers  sensibles  et  les  visages...  (je me rends compte que la tête des gens est, au fond, ce qui m'importe le plus dans la vie) m'ont permis de trouver l'air indispensable qui me fait vivre, survivre.
Donc, de plus en plus, le monde qui m'intéresse est celui de la pleine création. Ce qui n'est pas inventif m'indiffère, et plus je vais, plus j'estime que l'œuvre n'a pas besoin de narration, d'histoire ; comme la musique, la peinture descriptive m'emmerde, comme les romans. J'aime les œuvres sans filet, sans support, les œuvres qui se tiennent d'elles-mêmes... On peut apprécier alors n'importe quel fragment à l'intérieur du livre, une page, une phrase.
Tout de suite, il me vient à l’idée, la somme, le nombre de photos que j’ai accumulées depuis des années. J’ai fait mon premier cliché en 1952 (Boubat avait déjà fait sa photo de la poule sous l’arbre), photo que j’ai photographiée souvent avec Prévert, puisqu’elle se trouvait chez lui, bien en évidence. J’ai toujours eu envie, dès le jour de ma première photo, de faire autre chose et non pas de faire mieux que d’autres. J’ai donc commencé à « prévoir ». Le photographe en balade est déjà chargé normalement des photos qu’il va faire, qu’il va rencontrer. Les initiés disent qu’il faut éliminer le hasard : entendu ! Mais sans une partie de hasard dans une image, adieu la source de renseignements que le hasard peut procurer à qui sait voir ; le hasard permet d’avancer. Le hasard est plus fort que notre imagination.

André VILLERS
 (Extraits d’autobiographie)

 

Mon ami, André Villers, est un étonnant personnage.
Il a un côté timide, un peu caché, mais très observateur et il montre beaucoup de compréhension pour son entourage, ce qui fait de lui, vu ses dons de photographe et d’artiste, un excellent portraitiste, quelqu’un qui tâche d’entrer dans le caractère de son sujet et y arrive vraiment.
Mais ses occupations ne s’arrêtent pas là.
Il adore autant les jeux artistiques, la méditation profonde, je pense particulièrement aux constructions optiques, aux compositions riches et expressives qu’il est capable de réussir avec du papier transparent, et d’autres moyens adéquats.
En plus, il réalise d’excellentes photos de paysages, d’architecture et d’autres sujets avec un grand sérieux et force. Sans parler de son grand travail sur l’œuvre, et la personnalité de Picasso, ce qui représente une contribution importante à l’histoire de l’art.

Hans Hartung