Jean-Michel Meurice


La sculpture est un fait naturel, je veux dire,~ elle participe naturellement au monde, elle est objective. La peinture est au contraire et avant tout cosa mentale. Elle n’est pas du tout naturelle. Elle est une volonté. Une partie de mes intérêts de jeune peintre allait à des oeuvres qui allaient dans le sens de l’objectivation.
Il y a tout un mouvement de la peinture moderne qui va dans ce sens : rendre la peinture de plus en plus naturelle, matériellement discernable, l’arracher au monde de l’illusion pour affirmer sa morphologie. Cela m’a frappé chez les constructivistes, Schwitters, les collages cubistes, les papiers découpés de Matisse, J. Pollock. Mais il m’est progressivement apparu qu'à force d’objectiver la peinture on en perdrait l’âme parce qu’elle doit demeurer ambigüe et qu’elle ne peut verser d’un seul côté. C’est très difficile de rester sur cette crête.
La ligne correspondait pour moi à la manière la plus simple de tracer un geste de peinture ou encore de déposer de la couleur sur une surface, de la manière la plus simple, la plus objective, la plus neutre. Ou encore de tracer un signe qui par sa répétition deviendrait forme et fond à la fois.

Mes tableaux de 1970 à 1980 vont dans ce sens, et il s’agit à peu de chose près, de tableaux en tableaux, de la même peinture reprise, reprécisée, où la segmentation des bandes de couleurs devenant progressivement de fines bandes, c’est-à-dire de fines lignes de couleurs, rend impossible toute séparation du fond et de la formev; celles-ci cimentées une à une comme les éléments d’un mur, impénétrable au regard, refus d’autre chose que l’affirmation d’une vision intense de couleur. A un moment j’ai senti le besoin de rompre avec cette muralité totale, d’insérer dans la surface un signe qui relance la vision dans un nouveau rapport dialectique, fond-forme, dessus-dessous.

J’ai d’abord inserré la feuille comme un motif pour rompre l’uniformité de la surface. Elle agit comme un signe ; et à nouveau le système linéaire de fabrication devenait un fond, ce qui m’insatisfaisait. Car trop évidemment dessus-s-dessous. L’usage de l’empreinte m’a d’emblée, par contre, assuré de son importance pour neutraliser la volonté. Il me paraît essentiel que le processus de fabrication agisse à la fois comme catalyseur d’énergie et comme écran températeur de la volonté trop immédiate. Ainsi le système de la mosaïque établit cette distance de neutralisation nécessaire qui s’interpose entre l’image projetée et l’image réalisée. D’une part, rechercher un système qui soit à la fois signe (c’est-à-dire imagb) et trace. D’autre part, dissocier la projection mentale d’une image de sa réalisation par un pro-cessus de neutralisation. Les premiers tableaux de cette période sont faits de signes et arabesques lisibles comme gestes calligraphiques, alors qu’ils ne sont pas peints, mais résultat de réserves dans ce remplissage d’une surface totalement unie. L’essentiel n’était pas peint mais révélé par la peinture, le signe révélé par le fond, le dessus par le dessous. Je tombe par hasard (est-ce bien le hasard) sur ce paragraphe du Nom de la Rose : “Une empreinte n’a pas toujours la forme même des corps qui l’a imprimée et elle ne naît pas toujours de la pression d’un corps. Elle reproduit parfois l’impression qu’un corps a laissé dans notre esprit, elle est empreinte d’une idée. L’idée est signe des choses, et l’image est signe de l’idée, signe d’un signe...La vraie science ne doit pas se conten-ter des idées, qui sont précisément des signes, mais elle doit retrouver les choses dans leur vérité singulière”.


Jean-Michel Meurice
- octobre 1985
(extrait d’une lettre à D. Giraudy)



 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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